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En aparté avec Mr Souleymane Sokome, juriste et politologue, sur la crise au Burkina Faso.

Posté par: Abd El Kader Niang| Lundi 03 novembre, 2014 23:20  | Consulté 3932 fois  |  0 Réactions  |   

Souleymane Sokome, juriste et politologue sénégalais « En Afrique, quand un vieillard meurt, c´est toute une bibliothéque qui brûle, mais le départ forcé de Blaise Compaoré est une immense joie pour la jeunesse africaine qui reste toujours attachée aux discours de Thomas Sankara »  

Monsieur Sokome vous êtes connu pour la pertinence de vos analyses sur les réseaux sociaux et les sites d’informations au Sénégal et en Afrique. Vous êtes un observateur avisé de l´actualité politique africaine. Depuis quelques jours, à la radio, à la télé et dans les journaux, on ne parle que du départ forcé et spectaculaire de Blaise Compaoré après 27 ans de régne sans partage. En tant que juriste et politologue qu´est ce qui est selon vous à l´origine de la crise actuelle au Burkina Faso ?

Si on remonte dans l´histoire, le Burkina Faso est habitué à des remous politiques. En 1947, le pays était déjà partagé entre la Côte d´Ivoire, le Niger et le Mali sous la direction des autorités coloniales françaises. Indépendant en 1960, le Burkina Faso fut dirigé d´une manière autoritaire par Maurice Yaméogo qui plongea le pays dans un mouvement de révolte généralisée. Cela aboutit au renversement de Yaméogo en janvier 1966. Son successeur Sangonlé Lamizana avait mis en place un régime militaire atypique pour rendre ensuite le pouvoir aux civils en 1970.

Les coups d´Etat survenus en 1980 et 1982 compromettaient à nouveau toute stabilité politique au Burkina Faso avec une armée fracturée. C´est dans ce contexte que le Burkina Faso a vu naître une génération de jeunes officiers subalternes, influencée par les idées d´extrême gauche avec les capitaines Thomas Sankara et Blaise Compaoré, qui demeurent les acteurs principaux de la « RÉVOLUTION » de 1983. Thomas Sankara au pouvoir est fragilisé par des querelles internes complexes dont Blaise Compaoré était le principal instigateur. Ce ras-le-bol politique a entrainé dramatiquement l´assassinat de Thomas Sankara en 1987.

Blaise Compaoré, le successeur de Sankara, soutenu par les occidentaux en l´occurrence la France, dirigea pendant 27 ans le Burkina Faso en instaurant un régime semi-autoritaire tendant vers la démocratie sans jamais l´atteindre, où la vie politique est en apparence libre et ouverte.  Il domine pendant des années la vie politique Burkinabè et ferme toutes possibilités d´alternance. Blaise Compaoré s´appuie ainsi sur l´armée, son parti politique et les chefferies coutumières. Ce régime politico-militaire qui lui est favorable aboutit à un système connu au Burkina Faso « tuk guili » qui signifie en langue mooré « rafler tout sur le passage ». L´hégémonie politique de Compaoré engendre une crise sociopolitique: violence civile, mort de l´étudiant Justin Zongo et l’assassinat du journaliste Nobert Zongo compromettant le développement et la paix sociale déjà fragilisée. Le régime de Compaoré est mis à rude épreuve et le système de gouvernance est remis en cause. On note des mutineries dans la quasi-totalité des casernes du pays qui ont touché même sa propre garde.

Le président Compaoré avait entretemps réussi à reprendre la main après avoir maté à Bobo Dioulasso au sud-ouest du pays les derniers mutins, faisant plusieurs morts. Depuis lors, il a remanié son gouvernement en nommant de nouveaux chefs militaires et en s’octroyant lui-même le ministère de la défense, c´est à dire il est à la fois Président de la République et ministre de la défense.

Pour la première fois dans l´histoire politique Burkinabè, la question de la succession de Blaise Compaoré est ouvertement posée. L´opposition Burkinabè reste soudée et c´est la prise de conscience au niveau des jeunes. Face à la menace du régime, Compaoré avait deux choix : La Constitution lui interdisant de briguer un cinquième mandat en 2015 doit être soit respectée, soit  modifiée. S´il respecte la Constitution il pourrait sortir grand. S´il la modifie pour s´accrocher au pouvoir les conséquences peuvent être énormes au niveau national et international. Croyant à une armée royale, un peuple meurtri semblant d´être content mais surtout la peur des sondages qui lui étaient défavorables, Blaise Compaoré décide de mettre en œuvre son projet de révision constitutionnelle (article 37) lui permettant de se maintenir au pouvoir en lieu et place d´une transition démocratique en douceur.

Les événements historiques que je viens d’évoquer ici ainsi que le coup d´Etat constitutionnel de Blaise Compaoré, sont entre autres les raisons qui permettent de comprendre la situation actuelle confuse qui règne au Burkina Faso où c´est la course au pouvoir entre civils et militaires.

Comment voyez vous l'après Blaise Compaoré au Burkina Faso?

Vous savez le malheur des dirigeants africains est qu´ils pensent rarement au futur de leurs pays. Étant au pouvoir, ils essaient de fonder un État puissant à leur faveur sans une quelconque relève alternative tout en personnalisant les partis politiques. Ils ne préparent pas leurs départs pour faciliter la transition politique. En ce qui concerne le Burkina Faso, Blaise Compaoré a forgé un État militairement puissant qui n´aspire à aucun changement qualitatif. Dans l´histoire politique du Burkina Faso si vous voyez, le pays a été toujours confronté à la question de succession de dirigeants qui sont restés plusieurs années au pouvoir. Cette situation constitue un signal fort d´un malaise profond du peuple Burkinabè. Blaise Compaoré bien conscient de l´aspiration de son peuple à un changement n´a jamais préparé une relève pour un Burkina Faso stable. L´histoire risque de se répéter au Burkina Faso avec les régimes précédents secoués par une instabilité politique. Mais nous ne perdons pas espoir car le peuple Burkinabè saura puiser dans ses propres valeurs les ressources nécessaires pour tourner une page douloureuse de son histoire.  L´opposition politique et la société civile Burkinabè doivent rester des forces de proposition et œuvrer dès maintenant à créer les conditions d´un progrès démocratique compatible avec la paix et la stabilité.

L'armée ne risque-t-elle pas d'usurper le pouvoir ?

Vous savez, le régime de Compaoré est issu de coup d´État militaire, régi dans des propositions variées. L´armée lui a été toujours loyale et on note ainsi un clientélisme des politiques vis-à-vis des militaires. Pour cette cause, l´armée est un acteur-clé du processus politique, en conditionnant la possibilité, la conduite puis enfin l´issue. L´armée Burkinabè est dans le dilemme entre son maintien ou son retrait du pouvoir. Seule une pression intérieure et extérieure pourra permettre aux civils de reprendre le pouvoir.

La chute du régime de Blaise Compaoré a-t-elle des conséquences au niveau géopolitique sous-régional ?

La stabilité du Burkina Faso est primordiale pour la sous-région ouest-africaine vu sa position géographique centrale. Une crise politique au Burkina Faso pourrait naturellement avoir des répercussions négatives surtout en Côte d´Ivoire et au Mali qui sont des états fragiles. Blaise Compaoré a toujours joué un rôle de médiateur dans les crises politiques en Afrique subsaharienne. Sa chute pourrait laisser un vide au niveau des organisations sous-régionales (CEDEAO-UEMOA) en ce qui concerne la recherche de la paix.

Mais je pense le plus grand perdant serait la France qui perd un allié politique important à quelques semaines du Sommet de la Francophonie qui se tiendra à Dakar. D´autre part le départ de Blaise Compaoré a été salué unanimement sur l´ensemble du continent. En Afrique, quand un vieillard meurt, c´est toute une bibliothèque qui brûle, mais le départ forcé de Blaise Compaoré est une immense joie pour la jeunesse africaine qui reste toujours attachée aux différents discours de Thomas Sankara.   


Interview réalisée par Abd El Kader Niang 

  

 

 

 L'auteur  Abd El Kader Niang
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Abd El Kader Niang
Blog crée le 13/12/2011 Visité 346824 fois 55 Articles 8241 Commentaires 14 Abonnés

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