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Diaspora sénégalaise : Souleymane Sokome, juriste et politologue analyse le système politique allemand et les élections législatives de l’automne prochain.

Posté par: Abd El Kader Niang| Vendredi 24 mai, 2013 15:34  | Consulté 7148 fois  |  1 Réactions  |   

Bonjour M. Sokome, merci d´avoir voulu prendre part à cette interview sur Protubérances.

M. Sokome, vous êtes juriste et politologue de formation, diplômé des universités allemandes de Francfort sur le Main et de Sarre. Vous vivez présentement en Allemagne, plus précisément à Berlin. Les prochaines élections législatives fédérales sont prévues pour le mois de septembre prochain. Quels sont vos pronostics ? Est-ce que la Chancelière fédérale Mme Merkel, va rempiler pour un troisième mandat ou devra-t-elle plutôt céder son fauteuil au candidat du parti-social démocrate, à savoir M. Steinbrück ?

Oui en Allemagne les prochaines élections législatives auront lieu le 22 septembre 2013 et verront une opposition entre l’actuelle Chancelière Angela Merkel (CDU), qui tentera de briguer un troisième mandat et son ancien ministre des Finances Peer Steinbrück (SPD). D’après plusieurs sondages en Allemagne dont l’institut Emnid qui pose chaque semaine la question de savoir « s’il y avait des élections pour le Bundestag ce dimanche, pour qui voterez-vous ? », 60% des allemands souhaitent un changement de gouvernement. Et s’ils pouvaient élire le Chancelier directement, Mme Merkel serait en bonne position. Par contre, personnellement je ne tiens pas beaucoup aux sondages et une chose est sûre aucun parti politique ni la CDU de Mme Merkel ni les sociaux-démocrates de Steinbrück encore moins les Verts (Bündnis 90/Die Grünen) ou les libéraux (FDP) ne peut remporter les élections législatives de l’automne prochain sans passer par une coalition. D’abord parce que la CDU d’Angela Merkel est confrontée à des tensions continues avec la CSU, sa petite sœur bavaroise, et ensuite son partenaire dans la coalition gouvernementale actuelle, le FDP, s’est constamment affaibli tout au long de la législature. En outre, les sociaux-démocrates doivent impérativement améliorer leur score par rapport aux élections législatives précédentes s´ils veulent pouvoir former le prochain gouvernement avec les Verts. Une Grande Coalition comme en 2005 est fort probable. Pour être élu Chancelier ou Chancelière, le candidat ou la candidate doit obtenir une majorité parlementaire au Bundestag, ce qui correspond á un minimum de 312 députés.

A votre avis qu’est ce qui explique le succès électoral de Mme Merkel depuis 2005 ?

Le succès personnel d’Angela Merkel se résume par son style de gouvernance, sa modération, sa forme de sérénité mais surtout à sa politique de rigueur en Europe. Elle passe pour la défenseure des intérêts du contribuable allemand et la Chancelière est l’un des rares dirigeants politiques européens dont la popularité n’a pas souffert de la crise dans la zone euro. Il faut toutefois souligner que les dernières années ont été douloureuses pour la CDU de Madame Merkel, surtout en 2012. Les années électorales charnières, ont vu le basculement total du Bundesrat (Conseil fédéral) dans l’escarcelle des sociaux-démocrates. Les démocrates-chrétiens (CDU) de la Chancelière Merkel ont perdu l’électorat du Land de Bade-Wurtemberg qu’ils détenaient depuis 1953 au profit des écologistes. La CDU a perdu aussi les Länder (États fédérés) comme Schleswig-Holstein, Hambourg et la Basse-Saxe. En outre les déboires connus par l´ancien Président fédéral Christian Wulff, impliqué dans une affaire de corruption ainsi que la démission du ministre fédéral de la défense, Karl-Theodor zu Guttenberg, accusé de plagiat, ont aussi affaibli la Chancelière Merkel durant son mandat. 

Que pensez-vous du bilan global de Mme Merkel depuis 2005 ?

Elle a réussi en huit ans à faire passer l’Allemagne du statut de géant économique endormi à celui de leader politique de l’Europe. Elle a su gérer un certain nombre de dossiers cruciaux pour l’avenir de son pays. Mme Merkel a entrepris avec son gouvernement des réformes intéressantes et courageuses. Ils sont arrivés à résoudre certains problèmes sociaux, sans toucher aux fondements de l’État social, comme par exemple le droit de grève qui permet d’affirmer une véritable opposition pour les travailleurs, dans les entreprises industrielles. Sur le plan international, la politique extérieure allemande a enregistré un grand succès avec l’élection de la République fédérale au Conseil de sécurité des Nations Unies en tant que membre non permanent de 2011 à 2013. Le bilan de la présidence allemande du Conseil européen de 2007 était aussi très apprécié par ses homologues européens. L’Allemagne a pu débloquer la crise institutionnelle européenne. Cependant d’autres dossiers qui n’ont pas trouvé de solutions adaptées ces dernières années, vont probablement peser sur son bilan et l’affaiblir dans sa confrontation avec son rival, Peer Steinbrück. Par exemple la politique familiale ne parvient toujours pas à enrayer le déclin démographique inquiétant de l´Allemagne et le chômage reste aussi un problème épineux. Certains allemands l’accusent d’avoir négligé imprudemment la politique intérieure du pays au profit de la gestion de crise européenne. La stratégie d’attaque choisie par Peer Steinbrück sera probablement le bilan interne d´Angela Merkel.

Selon vous à quoi sont liées les défaites successives du SPD (Partis social-démocrate d’Allemagne) aux élections législatives fédérales depuis 2005 ? Est-ce la fin de l’idéal social-démocrate en Allemagne ? Ou est-ce lié à l’absence d’un leadership fort au sein du SPD ?

Trois sociaux-démocrates ont dirigé l´Allemagne, Willy Brandt de 1969 à 1974, Helmut Schmidt de 1974 à 1982 et Gerhard Schröder de 1998 à 2005. Le plus grand score du SPD remonte en 1972 avec 46% de voix. Depuis elle a connu un certain déclin et son pire résultat depuis 1945 remonte lors des élections fédérales de 2009 avec 23% des voix seulement face aux démocrates-chrétiens (CDU). La sévère défaite des sociaux-démocrates depuis 2005 est liée à des facteurs comme l’usure du pouvoir et la crise de crédibilité. Kurt Beck et Franz Müntefering, très populaires au sein du parti, n’ont jamais su se rendre sympathiques en-dehors. Steinmeier, issu de la haute administration et sans grande expérience au sein du SPD, a eu du mal à se faire accepter des militants et à convaincre les allemands. Peer Steinbrück compte relever les défis en s’appuyant sur la confiance que lui accordent les allemands depuis sa gestion remarquée de la crise financière de 2008.

Que vous inspire le candidat social-démocrate Peer Steinbrück ?

A l’occasion de sa tournée nationale intitulée « Klartext-Tour mit Peer Steinbrück », j’ai eu l’occasion de suivre son discours et la chance de pouvoir m’entretenir avec lui au Tempodrome de Berlin le 03 avril 2013 sur les questions de politique d’intégration des étrangers mais aussi sur les questions touchant aux relations germano-africaines. C’est un économiste réputé pour son pragmatisme et son humour caustique mais aussi c’est un politicien infatigable. Il a tenu un discours de 3h de temps sans la moindre petite pause. Sa faculté d’adaptation par rapport à tous les enjeux auxquels l’Allemagne doit faire face pourrait être très utile. Il est en fait un opposant de poids pour Angela Meckel. Ses faiblesses, il maitrise mieux les questions économiques que sociales ou écologiques et au sein de son propre parti certains restent pessimistes sur le choix de sa candidature.  

Que pensez-vous du FDP (parti libéral allemand) ? Quel rôle pourra-t-il jouer aux prochaines élections en 2013 dans la mesure où son Président, M. Philipp Rösler, a déjà exclu toute coalition avec le SPD (parti social-démocrate) ?

Le parti-libéral démocrate allemand (équivalent du parti démocratique sénégalais) a réalisé le meilleur score de son histoire lors des élections fédérales de 2009 en obtenant 14,6% des voix. Actuellement le FDP est en coalition avec les démocrates-chrétiens de la CDU et de la CSU sous l’autorité de la Chancelière Angela Merkel. Cependant la montée en puissance des Verts, de la gauche radicale (Die Linke) ainsi que les pirates font de plus en plus de concurrents au titre de parti-clé du système partisan. Depuis 2010 le FDP est en chute libre. En 2011, le parti a connu la pire année de son histoire, revers électoraux aux derniers scrutins régionaux (2% des voix à Berlin) et démissions en séries. Des facteurs programmatiques et personnels expliquent la cause de ce déclin après les élections au Bundestag de 2009. Aux élections législatives de 2013 le FDP se battra pour sa survie politique sous la direction de l’ancien ministre de l’économie et chef du groupe parlementaire au Bundestag, Rainer Brüderle. L’effondrement du FDP au niveau fédéral serait source d’embarras pour Angela Merkel. En cas de disparition des libéraux au Bundestag, elle sera obligée de former une nouvelle Grande Coalition avec les sociaux-démocrates.

Que pensez-vous du parti des pirates ? Est-ce qu’il a une chance d’entrer au Parlement fédéral (Bundestag) ? 

Ce parti qui porte la voix des sans voix, a été fondé en 2006 en Suède lors d´une soirée d´arrosage. Le parti a été l´enfant prodige de la politique allemande en raflant des suffrages au niveau régional notamment en Sarre (4 sièges), à Berlin (15 sièges) et en Schleswig-Holstein (6 sièges). La doctrine du parti vise essentiellement à protéger les droits et les libertés fondamentales, notamment dans le domaine numérique. Entretemps, la formation est en chute libre à cause des démissions à répétition ou encore des militants parfois incontrôlables. Les chances sont minimes pour entrer au Bundestag si aucune stratégie politique n’est envisageable d’ici les élections législatives.

Pouvez-vous imaginer qu’il y ait un jour un parti pirate au Sénégal ?

Le mouvement « Y´en a marre » du Sénégal qui revendique le nouveau type de sénégalais est proche des idées du parti pirate allemand. Ce sont tous les deux des mouvements de revendications et révolutionnaires. La seule différence est que le mouvement Y´en a marre n´est pas encore officiellement reconnu par les autorités sénégalaises, faute de récépissé.

Un citoyen allemand d’origine sénégalaise, en l’occurrence le Docteur Karamba Diaby, candidat aux élections législatives fédérales de septembre prochain, c’est un fait assez rare ici en Allemagne ! Qu’est ce que cela vous inspire ? Est-ce qu’il a de bonnes chances d’être élu ?

Oui c’est un fait assez rare. L’Allemagne est un pays attractif mais il est très difficile de s’intégrer surtout en ce qui concerne les africains. Ces derniers ont du mal à trouver des postes adéquats à leurs diplômes qui, souvent, ne sont pas acceptés en Allemagne. Le manque d’engagement des Africains dans la politique allemande est aussi déplorable. En plus du Docteur Karamba Diaby qui est très engagé politiquement, une autre sénégalaise de naissance en l’occurrence le Dr. Pierrette Herzberger-Fofana, une militante du parti écologiste allemand (Die Grünen) a été candidate au poste de maire de la ville d’Erlangen en Bavière et occupe actuellement un poste politique dans sa ville. L’élection probable de M. Diaby au poste de député sera un signal fort et l’Allemagne sera positivement appréciée à l’extérieur. Cela m’inspire que la tendance est en train de changer et il y a l’espoir de voir un jour une nation multiculturelle en Allemagne. Il est investi à la troisième position de la liste de sa circonscription appelée „listes sûres“ et il est fort probable qu’il soit élu. Lors de la marche à la mémoire des victimes de l’esclavage et de la colonisation, organisée par le conseil africain de Berlin, une ONG basée en Allemagne, j’ai longuement discuté avec Monsieur Diaby sur sa probable élection au Bundestag. Il était serein et convaincu de ses idéologies, c´est quelqu´un de très ambitieux et très courageux.  

Pouvez- vous nous expliquer ce qui fait la particularité du système politique allemand ?

Les allemands n’élisent pas directement leur Chancelier ou Président fédéral mais les membres du Bundestag. C´est un régime parlementaire rationalisé. En outre l´Allemagne a une vie démocratique, qui respire grâce aux Länder c’est á dire les Etats fédérés, qui peuvent prendre des décisions indépendantes. Le mode de scrutin utilisé est très différent des autres nations démocratiques surtout des régimes semi-présidentiels. C’est un système qui mélange systèmes majoritaire et proportionnel. Chaque électeur dispose de deux voix pour l´élection du Parlement. La première (Erststimme) sert à désigner 299 députés de la circonscription électorale et la deuxième (Zweitstimme) à déterminer la composition proportionnelle du Bundestag. Pour qu’un parti politique siège au Bundestag, il lui faut au moins 5% des voix au niveau proportionnel c’est à dire sur le plan national. Le système électoral donne la possibilité aux électeurs de choisir un parti politique différent pour chacune de ses deux voix.

Quelle est la différence entre le Chancelier et le Président fédéral et quelle est la responsabilité du Gouvernement fédéral devant le Bundestag ?

Le Chancelier allemand est l´enfant prodige du Bundestag et chef du Gouvernement. Il est choisi par le Parlement sur la proposition du Président fédéral. Une fois désigné c’est au Chancelier qu’il revient de dresser les grandes lignes de la politique nationale selon l’article 65 de la constitution allemande. Il est le personnage central du régime politique allemand. Mais ses pouvoirs sont limités, car il n´a pas la compétence de ratifier des traités internationaux, de promulguer des lois ni de désigner certains postes clés comme la défense, finance ou justice. Quant au Président fédéral allemand, ses fonctions sont essentiellement honorifiques. Au niveau fédéral des compétences lui sont attribuées: En tant que Chef d’Etat à l’image du Sénégal ou de la France, il a la compétence de signer et de promulguer les lois fédérales publiées dans le Bundesgesetzblatt (Journal officiel) y compris les traités internationaux, il peut aussi proposer, nommer et révoquer le Chancelier ainsi que les ministres fédéraux sur proposition de ce dernier. Le Président fédéral a aussi le pouvoir de dissoudre le Parlement dans deux circonstances: lorsque celui-ci ne réussit pas à élire un Chancelier ou lorsque celui-ci refuse d’accorder sa confiance au Chancelier. 

La Loi fondamentale de 1949 a prévu deux modalités de mise en œuvre de la responsabilité politique du Gouvernement fédéral devant le Parlement: la motion de défiance constructive (konstruktives Misstrauensvotum) de l´article 67 c´est à dire l´hypothèse où l’initiative vient du Bundestag et la question de confiance (Vertrauensfrage) de l’article 68 selon lequel c´est le Chancelier qui prend l’initiative d’un vote sur la confiance. Le Bundestag ne peut exprimer sa défiance envers le Chancelier fédéral qu’en élisant un successeur à la majorité de ses membres et en demandant au Président fédéral de révoquer le Chancelier fédéral. Le Président fédéral doit faire droit à la demande et nommer l’élu. Quarante-huit heures doivent s’écouler entre le dépôt de la motion  et l’élection.  Il n’est possible de remplacer le Chancelier que s’il existe un accord sur le nom du remplaçant, ce qui signifie une majorité au Bundestag.

Les articles 67 et 68 n’ont été que très rarement mis en œuvre, ce qui constitue l’efficacité du système politique allemand. Ces procédures ont été inventées pour trouver une solution rapide et cohérente aux conflits susceptibles de survenir entre le Chancelier et le Bundestag. Mais il faut toutefois souligner que le système allemand est souvent victime de sa propre sophistication, c’est le cas avec l´ancien Chancelier Edmund Kohl.

Qu’est que le Sénégal peut tirer comme enseignement sur le modèle d’organisation politique de l’Allemagne ?

Le Sénégal est doté d´institutions très fiables qui répondent aux normes de la démocratie et d´un Etat de droit. Sur ce point le Sénégal n’a pas à envier d’autres nations démocratiques. Par contre ce que j’ai remarqué chez les politiciens allemands est que quelles que soient leurs divergences politiques, s’il s’agit de défendre l’intérêt de l’Allemagne ils se regroupent tous en une seule personne. Ils bavardent peu et sont de grands serviteurs de la nation. C’est quelque chose qu’on devait prendre comme référence. Aucun dirigeant politique au monde ne peut faire émerger son pays sans l’aide de citoyens responsables, dignes, rigoureux, patriotiques et honnêtes. Dans une nation, chaque citoyen doit apporter son grain de sel. En outre l’exemple du système fédéral allemand pourrait aussi apporter quelque chose au Sénégal même si cela peut paraitre audacieux compte tenu des énormes différences de taille entre les deux pays. Une fédération permettrait de prévenir la toute-puissance de l´Etat et pourrait protéger les minorités contre les majorités. Elle peut aussi équilibrer le développement économique des régions. Idéologiquement, certains estiment que la forme de l´Etat fédéral est la meilleure pour éviter de basculer dans le despotisme, car les autorités locales peuvent stopper les autorités centrales. C´est un système idéal pour garantir l´épanouissement d’une nation. Mais la grande hétérogénéité sociale existant chez nous au Sénégal est un facteur incompatible au système fédéral.


Merci d’avoir pris part à ce numéro de Protubérances.

 

 

 

 

 

 

 L'auteur  Abd El Kader Niang
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Deug En Juin, 2013 (19:00 PM) 0 FansN°:1
C'est le Sokome que je connaissais au lycée mixte Maurice delafoss dans les années 98? Si c'est lui ça m'a pas surpris. Il était très brillant à l'époque.

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Abd El Kader Niang
Blog crée le 13/12/2011 Visité 343319 fois 55 Articles 8165 Commentaires 14 Abonnés

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